Mon rêve qui flotte
Il existe une maladie qui peut vous anéantir aussi efficacement qu’un cancer. Vous pouvez l’attraper partout : en faisant la file au supermarché, en lisant un livre, en roulant en voiture ou en vélo,… Ou en attendant votre bus sous la pluie. Elle peut se déclarer au long d’une pénible nuit blanche, ou pendant un repas de Noël ennuyeux. Ses symptômes sont propres à chacun, tout comme son évolution. Elle peut vous changer à jamais, vous empêcher de sourire, vous plonger dans une sinistre psychose, ou tout simplement vous tuer.
Ne vous inquiétez pas, vous ne risquez pas de l’attraper puisque vous l’avez déjà.
Je l’ai aussi, je la sens. Comme une crampe qui brûle vos entrailles. Comme des caillots de sang qui bouchent vos artères sclérosées. Comme un poing se refermant sur votre cœur, l’empêchant de battre. Oh. Je l’entends aussi, elle me parle. Vous pouvez facilement la reconnaître dans l’ombre que creuse chacun de mes sourires, dans les paysages ténébreux que je contemple sans jamais voir.
J’entends dans ma tête des voix qui me proposent le suicide comme une alternative aussi séduisante qu’un aspirateur tout neuf. Je vois la bouche souriante de monsieur télé-achat qui se plie, ses lèvres qui se retroussent et qui exhibent sa dentition impeccable, du blanc qui scintille, une langue qui s’agite et dit : « finis les problèmes ! »
Et je pourrais bondir sur le téléphone, le coller contre mon oreille et mettre fin à mes soucis.
«… L’aspirateur est là pour vous, confirmez votre demande en appuyant sur… »
Il y aurait cette détonation, la sensation apaisante de l’os qui craque, de la balle qui creuse un sillon dans mon crâne avant d’éclater comme un soleil sur la vitre, rouge de sang et de cervelle.
Oh. Ce serait terminé.
La langue parfaite de monsieur télé-achat pourlèche ses lèvres et dit : « Appelez dès maintenant et recevez un bonus. »
Impossible, je ne peux pas. Il y a encore quelque chose qui m’en empêche. Une force qui me retient comme des mains crochues dont je ne saurai me dégager. Je ne peux pas me flinguer. Je peux seulement respirer, manger, dormir… Certains n’ont même pas droit à ça.
Il cesse de pleuvoir, on entend au loin le ronronnement d’un bus qui glisse sur les flaques d’eau. Je me lève, ce n’est pas le mien, je reprends mon siège, seul parmi d’autres gens qui attendent, avec monsieur télé-achat qui me présente d’autres produits.
J’ai attrapé cette maladie, d’autres se sont montrés plus malins : je hais la pipelette assise à côté de moi, avec son petit tailleur chic et sa chevelure de fausse-blonde qui dégringole en boucles dans sa nuque, l’attention absorbée dans une conversation téléphonique « privée ».
« … Oui mais t’vois hier l’avait pas l’air dans son assiette t’ vois ? Car c’qu’il m’a dit, franch’ment, j’crois que c’tait à cause de c’qu’lui avait fait Clara t’vois ? … Oui-oui, j’t’assure, il tient beaucoup à elle, c’pas comme pour Sophie t’vois ? J’crois qu’ils ont couchés ensemble t’vois ?... p’t’être oui, t’vois t’vois t’vois ? »
Je hais ce jeune debout devant moi, avec son sac trainant comme un chien à ses pieds, avec son bonnet descendu jusqu’aux sourcils, avec le chaume de barbe provocante esthétiquement mal-rasée, avec sa musique hurlant dans ses oreilles torturées.
Je hais tous ces gens satisfaits, tout sourire pour ci ou pour ça, je hais aussi profondément tous ces faiblards qui fuient dans l’alcool ou les drogues, toutes formes confondues.
Je hais la notion inventée et imposée du bonheur. Je hais le nombrilisme de l’homme, le narcissisme que nous inculque les médias, eux qui créent nos rêves dans des métaphores télévisée. Je hais, je plains et je maudis tous ceux qui y croient !
Les lèvres de monsieur télé-achat s’étirent et s’arquent en un sourire. Je hais monsieur télé-achat. J’aimerai avoir le pouvoir de détruire tout ce que l’homme a construit. Voir les montagnes reprendre leurs droits sur les gratte-ciels, voir les rivières imposer leur toute puissance sur les rues et les canaux, voir les autoroutes se craqueler et disparaitre dans une brousse verdoyante.
A l’aide. Je hais. Je hais. Je hais.
J’ai attrapé cette maladie, d’autres ont été plus malins : ils me l’ont transmise.
On ne peut pas vaincre ce cancer, on peut seulement l’endormir. Mais comme un volcan, on ne peut pas l’empêcher de gronder.
L’autre parade contre ce démon est donc de le transmettre. Il suffit de devenir l’acteur irritant de la vie d’un quidam. Bousculez-le, soyez désagréable, irrespectueux, stéréotypé, ou tout simplement con. Trouvez-vous un rôle et soyez mauvais acteur : soyez la blonde à la mèche enroulée autour de l’index et aux factures téléphoniques exorbitantes ; soyez la racaille qui n’a rien à dire mais le dit fort ; soyez le playboy arrogant ; le vieux raciste grippe-sou ; le connard du font de la classe ; le gothique dont seuls les vêtements sont noirs… Oubliez le mot Individu. Soyez l’icône d’une identité gâchée, il vous méprisera, mais vous serez gagnant. Vous pourrez vous estimer guéris, petits veinards, maintenant vous pourrez sourire, maintenant vous pourrez rire.
Vous serez tous en orbite autour de ma planète, misérables cailloux me masquant le soleil
Concentrez-vous sur votre rôle, n’en sortez jamais, soyez les acteurs de ma vie amère. Soyez un reflet réfléchi à l’infini. Devenez aussi lisse que la peau d’un nouveau né sur laquelle je serai comme une verrue. Je serai votre guérisseur. Je vous aurai rendu meilleur sans même le vouloir. Grâce à moi, vous vous sentirez tellement bien, tellement normaux. Vous voudrez me chasser, me faire du mal, me voir mourir sous vos yeux, moi qui aura troublé vos vies déjà terminées. Vous pourrez même m’appeler Jésus. En silence je porterai vos péchés et leur poids m’obligera à ramper. Vous me tuerez, mais vous m’aimerez, et je ressusciterai, oh, immortel.
Je me lève, mais pas pour prendre mon bus. La femme au téléphone me regarde distraitement. Je m’avance en claudiquant sur le trottoir, et m’engage dans la rue. Une fois arrivé au milieu, je m’arrête. J’écarte les bras et me laisse tomber en arrière. Ma tête heurte lourdement le bitume, au milieu d’une flaque d’eau glacée. L’explosion qui retentit dans mon crâne couvre la voix de monsieur télé-achat.
Je suis mort. Peut-être.
Derrière moi, des yeux s’arrondissent, la femme au tailleur chic éloigne le téléphone de son oreille et plaque une main sur sa bouche. La mâchoire du jeune homme tombe lentement tandis qu’il retire ses écouteurs.
Je ferme les yeux. Ils se précipitent vers moi. J’entends le crissement des pneus d’une voiture qui freinent à côté de moi. J’incline la tête. J’ouvre les yeux.
Au bord de la route, derrière une clôture branlante, un sapin me contemple. Je ne vois que son reflet ondulant dans une flaque, serein et noir, flottant dans un ciel céruléen.
Des mains m’effleurent. « Vous allez bien monsieur ? »
Vous voulez dire, est-ce que je me sens mieux ?
Je ne sais pas, mais pour l’instant, le monde que je vois ne m’a jamais semblé aussi beau.
