mardi 23 octobre 2007

Vulnérable et mortel


C’est l’histoire d’un échec comme on en voit tous les jours.
C’est l’histoire si commune d’un homme devenu vulnérable, d’un mortel ayant perdu son job, d’un père de famille décidant de garder son problème pour lui, empruntant l’ancienne route du boulot comme jadis, ne sachant trop où aller.
Les premiers jours, il les passe assis au fond d’un bus. La tête appuyée contre une vitre froide à travers laquelle il observe des milliers de vies se mélanger comme dans un kaléidoscope.
Des enfants que la main protectrice de leur mère emmène à travers les rues hostiles d’un monde que leur innocence leur cache.
Des amoureux enlacés, tête contre tête, croyants vaincre de tous les obstacles en s’aimant. Ignorants qu’ils les retrouveront quand cette drogue les aura abandonnés.
Des hommes en costume marchants au milieu de la foule. Un téléphone à l’oreille. Le regard fixé sur un rêve. Aveugles au monde invisible qui les entoure, qui remplit leurs poumons. Un monde qui étouffe derrière les panneaux d’affichages ou dans l’odeur des pots d’échappements…
C’est en se reconnaissant dans ces étrangers qu’il fait le point sur sa vie. La culpabilité le ronge, ce goût de métal en bouche, ce goût de sang ruisselant d’une blessure secrète. Qu’allait-il dire à sa petite famille si parfaite ?
Les jours suivants, il commence à s’aventurer dans des endroits plus sombres. Au détour des rues autrefois si colorées, des ruelles tristes semblent l’appeler. Il rentre à la maison tard le soir, crasseux et empestant l’alcool. Quand il se couche, il ferme les yeux et rêve de dormir, mais des doigts le montrent, des sourires le narguent, des ricanements grinçants le percent comme des flèches. Il se retourne, frissonne, et ne trouve pas le sommeil.
A la maison, personne ne dit rien. Sa femme lave ses vêtements sans un mot. La présence si chaleureuse de son mari n’est plus qu’un courant d’air froid qui lui glace les os. Elle s’inquiète, mais reste muette. Elle continue à croire qu’elle est heureuse.
Les gosses se renferment de plus en plus dans leur petit univers pour se convaincre que papa va bien. Papa est comme d’habitude.
La famille va bien.
Plus les jours passent, plus il multiplie les expériences. Il rentre avec des bleus et des blessures au visage, sa chemise maculée de sang.
Et il a ce petit sourire aux lèvres, plein de joie morbide. Pour la première fois de sa vie, il se sent vivre. Il comprend ce que c’est que d’être un homme. Il prend conscience de ce dont il est capable. Il peut courir pendant des heures pour sa vie, il peut se battre pour posséder, il peut baiser d’autres femmes pour le plaisir, il peut les baiser même si elles pleurent et l’implorent.
Il peut tuer pour le plaisir.
Il réalise que sa vie n’est qu’une perte de temps. Les études ? Ah ! Quelle blague ! Les règles de conduite, les bonnes manières, le confort, les factures, le nouvel an et tout le reste. Tout ce qui lui tenait a cœur pendant tellement longtemps… Tout ça, c’était que des conneries.
Et puis un jour il se dit qu’il a tout essayé, et qu’il lui reste son ultime pouvoir. La preuve de son libre arbitre. La preuve que le destin n’est pas écrit. La preuve que tout est entre ses mains.
Le pouvoir de mettre fin à sa propre vie, prétendu résultat d’une volonté divine.
Il va envoyer Dieu se faire foutre.
Une balle dans la tête ?
Trop rapide.
Il veut lutter avec la mort, la voir en face, se voir mourir…
La pendaison se présente comme le meilleur choix.